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Gilbert-Pierre Vieillard: Réponse à Cécé Monémou par Mamadou Bowoï Barry dit Petit Barry

January 27, 2015

Gilbert-Pierre Vieillard (Le Havre 31 décembre 1899 – Champ de bataille de la Lorraine 19 juin 1940 (à 40 ans)):
Réponse à Cécé Monémou par Mamadou Bowoï Barry dit Petit Barry

Cécé Monémou

Monemou

Dans un de ses récents articles, Cécé Monémou pose les deux questions suivantes :
1. Gilbert Vieillard était-il un ami des Peulhs ?
2. Pourquoi l’élite peuhle ne condamne-t-elle pas le raciste blanc Gilbert Vieillard ?
Revenons sur la citation sur les peulhs publiée par Cécé Monémou (avec l’intention manifeste de ridiculiser et d’insulter les peulhs, ce qui est devenu l’exercice le plus banal dans la Guinée « démocratique ») .Mais Cécé Monémou, qui est un intellectuel, le sait : quand on présente une citation, il faut nécessairement, par honnêteté intellectuelle, la remettre dans son contexte. La citation de Cécé Monémou qu’il attribue faussement à Gilbert Vieillard est extraite du livre de R.P. Patrick O’Reilly intitulé «Gilbert Vieillard. Mon ami l’Africain »Edition privée non-commerciale. Dijon. 1942. 167 p.
Pour replacer la citation de Monémou dans son contexte, reprenons les différents paragraphes dans l’ordre dans lequel ils ont été écrits (il convient de le rappeler) par Patrick O’Reilly
« Trouver, dans l’Afrique nègre, une population d’ascendance blanche, au type physique élégant, frappe le nouveau venu d’un sympathique étonnement. Ce sentiment a inspiré beaucoup d’articles, voire des fictions romanesques. Il n’y manque jamais le couplet sur la grâce des filles peules, un autre sur les aïeux que leur découvre l’auteur ; les “gentlemen of West Africa” ont une bonne presse. »
« Moins lyrique est l’opinion du colonial moyen »😦 souligné par moi MB) .Il ne s’agit donc pas de l’opinion de Gilbert Vieillard qui est radicalement opposée à celle du « colonial moyen  » qui lui, ne s’intéresse pas à la civilisation et à la culture des peuples colonisés. Le colonial moyen s’intéresse uniquement et exclusivement à l’exploitation des ressources humaines et économiques des pays conquis. Le Voici ce que disent et écrivent « le colonial moyen et certains commandants de l’administration coloniale »Citation «  le Peul est le plus empoisonnant des administrés, celui qui complique la besogne, par son indiscipline, son hypocrisie, son hostilité latente ; à toutes nos ouvertures, il oppose la fuite, le mensonge ou l’inertie… Fin de citation. Et Patrick O’Reilly de poursuivre : « Personnages décoratifs pour les uns, mauvais matériel humain pour les autres, ils sont, pour l’observateur, un passionnant sujet d’étude; pour l’historien, une énigme bien excitante et surtout enfin, des hommes, une variété d’humains sur la terre, qu’il serait triste d’avilir et merveilleux d’améliorer. » Ce n’est pas la première fois que les colons démontrent leur mépris pour les peuples coloniaux.
Première conclusion : Cécé Monemou a attribué à Gilbert Vieillard une phrase qui n’est pas de lui.
Ce que ne dit pas Cécé Monémou ou ce qu’il ne sait pas …
Gilbert Vieillard n’était pas un raciste blanc …bien au contraire …Nous allons le démontrer.
Gilbert Vieillard : un intellectuel, un ethnologue et anthropologue curieux et passionné par la recherche
Gilbert Vieillard a passé une bonne partie de sa vie à étudier l’histoire de la nation peuhle : ses origines, sa langue, ses coutumes et ses traditions. Voilà ce que Gilbert Vieillarda écrit à sa mère à partir de Dalaba et de Mamou en 1935 et 1936 :« Les habitants du Foutah sont des Peuls ; ces nomades sahéliens sont devenus ici des montagnards sédentaires, mais il n’y a pas de villages. Chaque enclos est perdu dans la brousse — chacun chez soi — des toits ronds en chaume, par-ci par-là, à flanc de coteau. Ils vivent de riz, de fonio, de maïs et d’un certain nombre de tubercules : patates, manioc, etc. Les fruits, oranges, mangues, avocats, abondent. La famine est inconcevable ici. »(Dalaba, 10 juillet 1935.)« … Les Peuls m’intéressent beaucoup. Ils sont bien pareils à ceux du Niger, comme caractères physiques et moraux. Ce qui est nouveau pour moi, c’est toute une littérature écrite en caractères arabes adaptés au peul : inspirée de l’Islam, mais assez originale. Ces gens ont gardé l’esprit de la Bible et le sentiment de l’Eternel. C’est peut-être ce qui les perd. » (A sa mère, Dalaba, 14 août 1935) « Je me suis jeté dans la recherche des manuscrits arabes et peuls et je traduis à tire-larigot des chroniques locales et de la théologie, que je fais recopier par les meilleurs calligraphes du pays. C’est te dire que je vis en 1355 de l’ère musulmane plus qu’en 1936, mais comme l’humanité est une dans le temps et dans l’espace, rien n’est inactuel. Puis il serait fâcheux que ces curieux documents d’une peuplade noire soient perdus. » (A sa mère, Mamou, 20 février 1936.)
Gibert Vieillard : un humaniste, très sensible à la vie des gens humbles et simples.
La critique de l’administration coloniale et la mission de 1936
Vieillard écrivait à son père, le 14 juillet 1927 au sujet de ses prédécesseurs au poste de Say. « Le dossier du cercle, dit-il est peu édifiant: brutalités, malhonnêtetés. Je suis indigné devant tout le mal que font à ce pays les blancs, les uns par méchanceté, lui, le commandant, par sa bêtise, alors que le bien serait, semble-t-il, plus facile… depuis trente ans que nous sommes ici, nous n’avons rien fait de sérieux pour leur bien matériel et moral. » (souligné par moi MB). Dans un de ses rapports, Gilbert Vieillard propose de «  ne faire payer l’impôt qu’à 14 ans, au lieu de 8 auparavant. Ce sont de petites choses, mais cela soulagera pas mal de gens. » (Lettre à sa mère, Mamou, 13 décembre 1936.) Gilbert Vieillard a longtemps commandé la subdivision de Dalaba où il était aimé et apprécié par les pauvres gens. Le jour où ils apprirent qu’il était affecté à Mamou, ils improvisèrent le chant suivant :
Baba aduna yahi /Le père du monde est parti Awa ɓuttu lanni / Disons donc adieu à la paix Ko nyawi fow yo sellu/Que tous les malades guérissent à présent Ko mawni fow yo wakkilo/Désormais : que tous les malades se guérissent eux-mêmes Ɓuttu lanni!/Finie la paix
Gilbert Vieillard : un Français qui épousa la langue et la culture peuhles
Nous devons à Gilbert Vieillard la traduction fidèle et élégante des “Poèmes peuls du Fouta-Djalon”. Un grand colonial m’assura un jour, écrit son ami Patrick O’Reilly, après la mort de Gilbert Vieillard : «Avec Vieillard s’en va la connaissance réelle des Peuls. On retrouvera sans nul doute des professeurs qui compileront des textes, on retrouvera des scoliastes ou des linguistes, mais nous manquerons toujours d’un maître qui ait possédé à ce point le génie de cette race pour en avoir obtenu l’amitié. »
Gilbert Vieillard : un Peulh complet (Pullo Timmuɗo)
Tierno Mamadou Bah (un des fils de Thierno Aliyyu Ɓuuɓa Ndiyan) qui a été arrêté et détenu au Camp de Kankan où il mourut en 1971, et qui l’a bien connu, lui a consacré une étude remarquable intitulée : « Gilbert Vieillard, notre ami  ». « Gilbert Vieillard a étudié d’abord le pular qu’on appelle aussi le pular commercial. C’est le pular vulgaire des grandes villes que les autres races peuvent apprendre facilement. Pour comprendre l’histoire du Fuuta, il a appris le pular littéraire, employé presque uniquement par les grands marabouts. Il a parcouru presque toutes les régions du Fuuta, rendu visite aux marabouts les plus éminents. Il a traduit des vers pular et des chefs-d’oeuvre de Tierno Samba Mombeya, de Tierno Aliyyu Ɓuuɓa Ndiyan etc. Il a décrit les coutumes, les rites et les cérémonies qui caractérisent le Pullo berger. On l’appelle chez nous Pullo timmuɗo, c’està-dire le « Pullo complet, car il réunit en lui le Pullo populaire, le Pullo littéraire et le Pullo berger. Il est rare de voir un Pullo de ce genre. »

Gilbert Vieillard : Eternellement dans le cœur des Foulbés
Le jour où l’Imam de Mamou Tierno Mamadou Diolaké a appris la mort de Gilbert Vieillard qui s’était engagé volontairement et dont la vie extraordinaire se termina prématurément, à l’âge de 40 ans , sur le champ de bataille de la Lorraine en 1940, il a invité toute sa famille à pleurer le « Saint-Homme » et comme il est de coutume chez nous quand on perd un parent, l’imam a sacrifié un mouton.
A cause de son amour pour les peulhs, leur langue et leur culture, Gilbert Vieillard encouragea les élites traditionnelles peuhles à ne pas rejeter la langue française. Thierno Aliou Boubba Diyan donnera l’exemple en mettant ses enfants à l’école française.
Gilbert Vieillard et Yves Person : des hommes exceptionnels, admirateurs des civilisations africaines
Gilbert Vieillard était un homme exceptionnel, tout comme Yves Person (1925-1982) qui a été administrateur de la France coloniale, de 1948 à 1962, au Dahomey (actuel Bénin), en Guinée puis en Côte-d’Ivoire, et qui est devenu titulaire de la première chaire d’Histoire de l’Afrique contemporaine à la Sorbonne en 1970. A sa mort prématurée en 1982, il a laissé à la postérité une thèse de 3 000 pages (4 volumes) sur l’Almamy Samory Touré et la Révolution Dioula. L’historien Joseph Ki-Zerbo, auquel une interview fut demandée le jour des obsèques d’Yves Person, à Marly déclara : « Yves Person pour nous ce n’est pas simplement un Professeur, ce n’est pas simplement un Maître, d’un très grand nombre d’étudiants africains, c’est avant tout un Homme… En contribuant à éveiller les Africains à la conscience de leur culture, en leur indiquant les moyens d’assumer concrètement celle-ci, il se montra un grand ami et un grand serviteur de l’Afrique. » Gilbert Vieillard a été, lui aussi, un homme exceptionnel. Pour revenir par où nous avons commencé, pour parler de Gilbert Vieillard, nous citerons Georges Balandier, qui dans « Afrique ambigüe » écrit : « … Mais je fis une rencontre inoubliable : je découvris Gilbert Vieillard à travers son œuvre toute consacrée aux Peuls. Je me rappelle encore le respect ému que m’inspira la découverte de ses manuscrits, rassemblés à l’Institut de Dakar sitôt après sa mort. Une légende se construisait autour du souvenir de cet administrateur érudit, si passionné par son sujet qu’il avait fini par se fondre dans la civilisation étudiée. On évoquait toujours avec ferveur, dans les villages du Fouta-Djalon, sa fine utilisation de la langue ; on le sentait adopté et regretté. Quelques-uns des Européens, qui le connurent, disaient avec une certaine réprobation qu’il était « un homme perdu pour l’Occident ».
Yves Person était un administrateur des colonies, tout comme Gilbert Vieillard. Doivent-ils, pour ces raisons, être considérés comme des racistes ? Yves Person a aimé la Haute Guinée et la civilisation malinké. Gilbert Vieillard a aimé le Foutah, les Peulhs et leur culture, y compris leur langue qu’il parlait à perfection.
L’Amicale Gilbert Vieillard (AGV)
Le premier président guinéen Ahmed Sékou Touré écrit que Gilbert Vieillard “était un administrateur colonial considéré comme très humain par nos populations et qui fit preuve de qualités morales exceptionnelles ; il s’était confondu avec les nôtres et parlait mieux le peul que plusieurs d’entre nous. Par reconnaissance envers ce Français, l’Association du Fouta prit son nom.” (in L’Afrique et la Révolution). L’AGV a été créée le 7 décembre 1944 par les étudiants peulhs de l’Ecole Normale de Sébikotane (Sénégal), juste 4 mois après la mort de l’Administrateur. Il faudrait préciser que l’AGV était une association progressiste, hostile aux chefs coutumiers et notables conservateurs du Fouta. Elle était combattue par les colonialistes français. L’AGV avait au départ une dimension panafricaine. Un de ses premiers militants fut Amadou Hampaté Ba qui a travaillé à l’IFAN de Guinée. Parmi ses principaux animateurs, il faudrait citer Yacine Diallo, député de la Guinée à l’Assemblée nationale de 1945 à sa mort en 1954 qui milita aussi au sein de la Démocratie socialiste de Guinée. A l’origine, le Parti démocratique de Guinée était la section guinéenne du Rassemblement Démocratique Africain  et regroupait certaines associations « ethniques », dont l’Amicale Gilbert Vieillard. Ibrahima Sory Diallo, de l’Amicale Gilbert Vieillard, fut l’un des premiers secrétaires du Parti Démocratique de Guinée.
Hampaté Ba: héritier de Gilbert Vieillard
« Gilbert Vieillard me dit, écrit Hampâté Bâ, que l’Allemagne avait déclaré la guerre à la France, que la mobilisation générale venait d’être décrétée et qu’il devait partir. »« Pourtant, continua-t-il, je pourrais me faire exempter, ou encore demander que l’on m’affectât à un poste spécial; j’ai suffisamment de raisons pour que ma demande soit acceptée: je suis administrateur des colonies et père de trois enfants. Mais j’ai trop la mentalité pullo pour agir ainsi. Je ne veux pas qu’un jour mes amis me demandent comment la guerre s’est déroulée, comment mon pays s’est comporté face à l’ennemi et qu’alors je ne puisse que répondre: « On m’a dit que… » Je veux pouvoir dire que les Français se sont battus de telle ou telle manière, je veux qu’on sache que j’y étais. Pour toutes ces raisons, je dois partir. Ainsi, je raconterai ce que j’ai vu de mes propres yeux… » « Je reconnus là, dit Amadou Hampaté Ba, la conception même de l’honneur pullo.
Et Hampaté Ba de poursuivre : Vieillard continua, m’expliquant que, grâce à M. Théodore Monod, qui l’avait tiré des griffes de l’administration coloniale, il était parvenu à créer une section Fulɓe à l’IFAN. Or, dit-il, étant obligé de partir, je ne suis plus guère qu’un cadavre en sursis. Et si j’étais tué au front, cette œuvre que j’ai commencée pourrait être perdue. C’est là mon seul regret. En raison de ce que tu sais, en raison de l’initiation que tu as reçue, j’aimerais que tu me remplaces à l’IFAN. Il ajouta qu’il n’était pas sûr d’obtenir ma nomination, car il lui semblait difficile qu’un Africain succédât à un administrateur européen : “Et c’est ce qui me révolte, poursuivit-il ! Il s’agit tout de même de vos affaires et non des nôtres.” En tout cas il m’assura que si j’acceptais, il se rendrait auprès de M. Monod, qui, il en était convaincu, appuierait sa demande. » Vieillard plaidait auprès du sage malien ainsi pour « le sauvetage du patrimoine culturel fulɓe » mais aussi pour celui de tous les Africains, Bambara, Wolof, Sérère, Manding et Haoussa. Amadou Hampaté Bâ fut donc affecté à l’IFAN en 1942, y demeura jusqu’en 1958 pour effectuer des enquêtes ethnologiques historiques et religieuses à travers l’AOF. Avec les indépendances, il devint ambassadeur, ministre, membre du Conseil exécutif de l’Unesco de 1962 à 1970. De 1971 à 1991 (date de sa mort), à l’invitation du président Houphouët Boigny, il s’établit en Côte d’Ivoire où il continua ses recherches et rédigea ses mémoires. Quand on pense à l’œuvre prodigieuse d’ Amadou Hampaté Ba, on ne peut que rendre hommage à son audacieux devancier et pionnier : Gilbert Vieillard.

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